Publié : 19 janvier 2016

Le concept de laïcité

LE PHILOSOPHE ET LE MOLLAH OU LA LAÏCITÉ EN DIALOGUE

Laïcité, liberté de conscience et neutralité de l’État.

L’usage moderne du terme de laïcité est né, en France, à la fin du XIXème siècle, à l’occasion des débats qui ont accompagné l’institution d’un enseignement public primaire obligatoire. Depuis 1946, la laïcité a acquis un statut constitutionnel et la république est « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Elle n’en demeure pas moins une notion complexe et rebelle à l’analyse.

Considérons la définition qu’en donne Littré dans le supplément de 1871 de son Dictionnaire : le défenseur de la laïcité est « un partisan d’une organisation sociopolitique dans laquelle les plans du religieux et des institutions politiques sont distincts ». C’est dériver la compréhension de ce terme d’un ensemble complexe et variable de conditions. Un « partisan » s’oppose à un autre parti, voire à plusieurs autres, dont les positions permettent de saisir la sienne. Une « organisation sociopolitique » est une réalité dont l’intelligence implique quantité de notions issues du droit public, de la sociologie et de l’histoire. La séparation, enfin, des plans du « religieux » et du « politique » est une affaire toujours très délicate, peut-être impossible. Quant au sens de ces deux derniers termes, ils sont un défi à l’analyse.

Aussi, la laïcité fait-elle partie de ces choses dont il est très difficile de se former une « idée claire et distincte ». Pour reprendre une formule célèbre de Paul Valery, elle est, comme la liberté, « un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre. »

C’est donc sur le plan du droit et du vocabulaire juridique, c’est-à-dire au cœur de la chose politique, que l’on a coutume de se placer quand il s’agit d’en fixer les traits dominants. Neutralité de la puissance publique, séparation des Églises et de l’État, liberté de conscience en forment la substance. Mais la vocation du droit n’est pas de fournir des notions générales, c’est de trancher des différends, de tenir la balance égale, d’apaiser des tensions entre des parties dont les exigences paraissent a priori inconciliables. La laïcité est ainsi la recherche d’un équilibre précieux mais difficile entre la liberté et l’autorité, la défense et l’interdit ; liberté de conscience d’un côté, obéissance à la loi publique de l’autre.

S’il faut donc expliciter un de ses paradoxes, il est de garantir, à tous les citoyens, la liberté de croire mais à condition qu’ils obéissent à un État qui « ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte » ; ou encore, de défendre les libertés religieuses à la condition qu’elles acceptent de se soumettre à l’autorité de l’État. Curieuses libertés et curieuse dialectique dont le balancement est déjà présent dans la formule de l’article 10 de la Déclaration de 1789 qui en donne la formule canonique et écarte d’emblée d’une législation moderne toute notion d’hérésie ou de blasphème. « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».

Il convient d’y insister, la laïcité n’est pas une négation de la religion. La République Française « respecte toutes les croyances. » Le texte le plus net et le plus clair à cet égard est l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme du 4 novembre 1950 ratifiée par la France : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

Cette protection suppose une instance qui puisse tenir à distance les religions mais également les idéologies et les intérêts économiques. C’est l’instauration d’un tel « mur » intangible qu’expriment les termes de séparation et de neutralité. Pour que le droit prime, aucune religion d’État, aucune idéologie officielle ne doit être tolérée ou imposée, aucun détournement de la puissance publique au profit d’intérêts économiques particuliers ne peut être accepté. La neutralité de l’État n’est donc pas une abstention. Elle est la garantie de l’application de principes fondamentaux : « la liberté, l’égalité, la fraternité, le refus de toutes les discriminations ». La religion ne peut, par conséquent, prétendre exercer sur les individus, notamment au sein de l’école publique, selon la formule de Ferdinand Buisson, un « droit d’immixtion, de surveillance et de contrôle ».

Par son impartialité, l’Etan implique ce refus et il l’incarne. Il rend commun, ouvert à tous, un espace public dont il est à la fois le garant et la manifestation. L’État laïc est à la fois au-dessus, du côté du commun, et en dessous, du côté de chaque citoyen qu’il protège des instances sociales en garantissant leurs droits individuels, sociaux et civiques. La laïcité, à cet égard, est bien liée à l’idée de République. Elle est la condition de possibilité d’un régime républicain si tant est que celui-ci suppose des citoyens en mesure d’exercer une liberté individuelle de penser, de vouloir et de choisir mais au sein d’un corps collectif qui englobe et surplombe les partis, syndicats, religions, associations, entreprises et autres groupes dont ils peuvent faire partie mais avec lesquels ils ne sauraient se confondre.

Logique est donc la focalisation du débat sur la laïcité autour de l’École, à la fin du XIXème siècle en France, au moment où il s’agit justement d’affermir la République. Pour former des citoyens indépendants, il faut qu’une sociabilité distincte de toute religion, de tout parti politique, marché et relations d’intérêt, soit possible. C’est à cela que doivent concourir les sciences, les techniques, la culture et l’idée d’une morale commune à tous. La formule de Ferdinand Buisson dans son Dictionnaire de pédagogie, à l’article « laïcité », est donc frappante qui sépare les ordres : « l’instituteur à l’école, le curé à l’église, le maire à la mairie. » De même, celle de Ferry dans ses célèbres Instructions de 1883 : « l’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Eglise, l’instruction morale à l’Ecole ». Il faut « distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus : celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu de tous. »

L’idée de république promeut, sur le plan politique, des objectifs convergents : primat de la chose publique, valeurs civiques, critique de la corruption et des effets délétères de la concurrence et du marché, refus du populisme et de l’appel à l’homme providentiel. Les rapprochements sont aisés avec la situation actuelle. Mais l’accent est également mis à présent sur les questions liées au multiculturalisme et surtout au pluralisme des croyances, des sociétés et des cultures. C’est le contrecoup d’un recul du cadre national et de la mondialisation. La laïcité lie la défense des valeurs républicaines à celle du pluralisme et de la préservation d’un espace neutre, politiquement garanti, où toutes les opinions et les croyances doivent pouvoir s’exprimer à condition d’y être discutées et critiquées. Cet espace, qui doit être celui de la classe et des établissements d’enseignement, peut être national ou européen. Il a vocation à s’élargir à l’échelle du monde.

La laïcité, la religion et la politique.

Une telle logique peut naturellement être discutée. Elle est aussi régulièrement attaquée par ceux qui prétendent y déceler une arme contre les religions ou, à l’inverse, farouchement défendue par d’autres qui dénoncent les atteintes à son principe au nom d’une mansuétude coupable ou d’une bienveillance mal avisée. La laïcité peut en effet devenir un principe d’hostilité. Elle peut également devenir, non une religion, mais une idéologie ayant perdu la conscience d’elle-même, de son histoire ou de sa fonction. La discussion autour de l’islamisme peut être l’occasion de réfléchir aux trois dangers qui menacent la laïcité et qui sont la stigmatisation, l’euphémisation et enfin l’idéologisation.

La stigmatisation du religieux expose la laïcité à ce paradoxe qu’en croyant s’opposer au sacré, elle le renforce. Elle le diffuse et finalement se sacralise elle-même. C’est celle qui veut purifier l’espace public de toute marque de sa présence, qui soupçonne tous ses signes, qui les réprime et par là les diabolise. Elle décuple la crainte qu’ils inspirent et l’inspire souvent elle-même. L’euphémisation est une autre stratégie bien connue qui prétend tenir le religieux pour un phénomène comme un autre, une quantité négligeable, un leurre qu’il convient de rapporter à d’autres causes celles-là plus profondes et en particulier sociales. En réalité, elle le nie et court le risque, elle aussi, de devenir la victime de l’efficacité propre aux religions mais, cette fois, par imprudence. C’est le destin de beaucoup de « révolutions arabes » parties de la liberté pour aboutir à l’oppression. Idéologiser enfin la laïcité, c’est la transformer elle-même en croyance, laisser de côté ses ambiguïtés, oublier sa fonction première qui est juridique et sa proximité avec la politique, c’est-à-dire avec des situations conflictuelles et toujours surdéterminées.

La stigmatisation, pour commencer, n’est jamais loin du sacré. Elle participe de sa logique qui est religieuse. Le sacré, ce qui est saint, est également maudit, il peut être sacrifié ; en tous cas, il est redoutable et doit être mis à l’écart. Il faut donc, contre la tentation de prétendre saisir l’essence du religieux, contre celle de le réduire en particulier au fanatisme, rappeler l’avertissement de Marcel Mauss. « Il n’y a pas, en fait, une chose, une essence appelée Religion  ; il n’y a que des phénomènes religieux, plus ou moins agrégés en des systèmes qu’on appelle des religions et qui ont une essence historique définie, dans des groupes d’hommes et dans des temps déterminés. » Le fait religieux est certainement l’une des manifestations humaines les plus déroutantes et les plus polymorphes. Il désigne des pratiques qui ne doivent et ne peuvent être séparées ni des acteurs ni de leurs contextes. Pour l’observateur de bonne volonté qui croyait pouvoir saisir l’essence de telle ou telle religion, ne se découvre très souvent qu’un dédale de textes, un chaos de rituels, une multitude de pratiques parfois absolument opposées, toujours prises au sein d’histoires, c’est-à-dire d’identités, elles-mêmes plurielles. Il n’y a que l’amateur d’idées simples ou le fanatique pour croire réduire la « vraie » religion à quelques traits fixes et bien identifiables.

Ainsi, pour revenir aux attentats de janvier et novembre dernier, il est particulièrement frappant de constater, à mesure que l’on connaît un peu mieux le parcours individuel de certains acteurs, combien ces trajectoires individuelles sont prises dans l’entrecroisement de hasards et de dérives, d’éléments psychologiques, sociaux et économiques que la rencontre avec la radicalisation fait cristalliser. Il n’y a rien de commun entre une pratique traditionnelle de l’islam et le bréviaire du salafisme accessible sur internet mais la stratégie du terrorisme consiste à vouloir le faire oublier.

Suivant une logique classique, toute radicalisation veut effacer les nuances et aller immédiatement aux extrêmes. Pour attiser la haine, il n’est pas de moyen plus efficace que la peur et l’image – les médias – est un moyen efficace qui agit sur les croyances et les émotions. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’usage insistant de marqueurs visibles tels le voile, la barbe. Ils sont aux antipodes d’une religion du cœur et de l’intelligence. Mais la laïcité court elle aussi le risque de se dénaturer en donnant une valeur excessive à ces signes.

Elle verse en une dialectique fatale qui fait le jeu du rigorisme religieux et se nourrit de sa propre intransigeance. Elle prétend interdire, au nom de la laïcité, toute manifestation d’une liberté religieuse qu’elle est censée garantir. C’est alors qu’elle sacralise et renforce l’emprise du symbole, tenu pour la chose même. Elle incarne ainsi une forme de radicalisme tout aussi redoutable et que nous rappelle l’action de Robespierre ou de Kemal Atatürk. Il est aisé d’y reconnaître le visage du sacrifice et de l’oppression.

Il lui faut bien cependant ne pas négliger ces signes qui n’ont rien d’anodin en soi. La vigilance laïque doit prendre garde à la logique de discrimination, notamment à l’égard des femmes, qui les commandent. L’euphémisation du religieux, danger contraire au précédent, peut dépendre, comme nous l’avons dit, d’une négligence à l’égard de la puissance du religieux. Elle peut également être le résultat d’une bonne volonté mal employée. Elle entend conjurer, pacifier et apaiser la conflictualité de situations potentiellement explosives. Le religieux suscite et se nourrit de conflictualité : conflictualité face au religieux quand il prend les formes du radicalisme, conflictualité entre religions, conflictualité interne enfin : hérésie, apostasie, schisme, excommunication, volonté de purification, fondamentalisme etc.

C’est une autre leçon de la sociologie française depuis les réflexions de Durkheim sur l’effervescence collective jusqu’aux thèses de Girard sur le sacré, la violence, la rivalité mimétique, le bouc émissaire. Conflit israélo-palestinien, luttes sanglantes entre sunnites et chiites, mises en scène de meurtres et de martyrs et exaltation du sacrifice ; ni l’histoire des différentes guerres de religion, ni l’actualité ne sont avares d’exemples pour documenter ce point. Il nous rappelle que les religions sont autant des facteurs de paix ou de cohésion que l’occasion d’une violence d’autant plus aiguë qu’elle est plus fratricide et qu’elle prétend se déployer au service des idéaux les plus élevés.

Il n’est pas ici question de stigmatiser une religion, l’islam, aux dépends d’autres, tout aussi propices à nourrir les conflits. Nous nous contenterons, à son sujet, de citer le propos d’un philosophe dans l’avant-propos de son Islam des théophanies. « La religion islamique dispose de deux modèles de la révélation. Le premier est celui qu’on retient volontiers. Il soutient la représentation d’un Dieu transcendant et inaccessible dont l’unité implique qu’Il ne puisse se compromettre d’aucune manière avec le multiple. Il défend les droits de l’invisible dans une attention sans égale au souffle prophétique. Il consacre une foi purifiée qui fonde une religion morale austère et une esthétique du désert. Il fomente des visions sociales et politiques fanatiques qui peuvent servir de soutien aux formes islamiques de la terreur. »

Esthétique du désert, esthétique du jardin, ces thématiques, qui sont deux aspects d’une même religion, interdisent tout irénisme qui postulerait une harmonisation naturelle ou une résolution pacifique des conflits. Paul Ricœur signalait le danger, commun à la politique et à la religion, du « virage du total au totalitaire ». Il y a certainement aussi peu de sens à prétendre que la religion islamique n’a rien à voir avec l’islamisme qu’il a pu être, en son temps, peu convaincant de prétendre qu’il n’y avait aucun rapport entre le Communisme, le Goulag et la Révolution culturelle, le catholicisme et l’Inquisition, la Révolution française et la Terreur, le capitalisme et la violence économique. C’est la présence de ces deux aspects qui donnent à ces phénomènes leur réalité et leur profondeur.

La laïcité est donc bien fondée à veiller à vouloir séparer le politique du religieux. Sa fonction critique de séparation est cependant menacée par un dernier danger qui tient cette fois, non à sa proximité avec le religieux, mais à ses liaisons dangereuses avec la politique. Il s’agit de son idéologisation. Instrumentalisée par les forces qui entendent en tirer parti pour de toutes autres fins, prise à parti au sein des luttes partisanes, la laïcité devient idéologie, c’est-à-dire croyance et mot d’ordre, elle devient dogme et représentation idéale du monde dès lors soustraite à l’analyse et au débat.

De ce point de vue, la laïcité produit mécaniquement un certain angle mort dans notre vie politique et intellectuelle puisqu’elle tend à neutraliser la question religieuse et sa place dans notre histoire. Elle est, à cet égard, notre talon d’Achille. Et ce n’est pas un hasard si les propagandistes de l’Etat islamique la tiennent tour à tour pour « une arme des Nouveaux Croisés » ou pour une idéologie de « mécréants ». La laïcité a été l’étendard de leurs adversaires et le symbole des compromissions dont ils accusent ces derniers. Elle a été copiée, dans sa version jacobine et autoritaire, particulièrement en Turquie mais également en Egypte ou en Iran. Elle a été enrôlée au service de régimes, se réclamant d’idéologies nationalistes mais progressistes, à présent sur le déclin. Auparavant, au temps de la colonisation, les populations musulmanes, qualifiées alors couramment « d’arriérées », n’ont pas été jugées dignes d’elle. Elle est enfin parfois à présent devenue un marqueur identitaire paradoxal des racines chrétiennes de notre pays Cette polysémie, cette ombre portée, surchargée de la mémoire de compromis et de reculs peu glorieux, est son envers.

De plus, en France, chacun sait bien que la laïcité, fruit d’un consensus laborieusement conquis et gros de divergences potentielles, est à la fois notre force et notre point de fragilité. C’est une pomme de discordes toujours possibles, un terrain où il convient toujours d’entrer avec précaution. Car notre histoire nationale nous enseigne, quand ce ne sont pas les mémoires locales ou les traditions particulières, les conflits et les violences potentielles qui sont à l’arrière-plan de son instauration. De celles-ci, notre mémoire est pleine et résonne des échos de guerres civiles et de luttes fratricides. Qu’il s’agisse de la guerre d’Algérie et de ses suites mais également de la France de Vichy, de violences anticléricales, de l’Affaire Dreyfus et, plus loin, de la Révolution française, de l’oppression absolutiste sous l’Ancien Régime ou, enfin, des guerres de religions, toutes ces cicatrices et ces deuils sont d’autant plus présents qu’ils ont été tus. Mais nul ne souhaite voir se rouvrir ces fractures et il faut prendre garde à certains mécanismes de défense qui peuvent, comme en un corps vivant, être réactivés lors de grande crise et d’événements traumatiques.

La laïcité, la philosophie et la pédagogie.

Dans ses Réflexions sur l’éducation, Kant, mettant en perspective le projet des Lumières, souligne le sens philosophique qu’y comporte l’institution d’une école publique. « On ne doit pas seulement éduquer des enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’Idée de l’humanité et à sa destination totale. Les parents songent au foyer, les gouvernants songent à l’État. Les uns et les autres n’ont pas pour but ultime le bien universel et la perfection à laquelle l’humanité est destinée et pour laquelle elle possède aussi des dispositions. Cependant la conception d’un plan d’éducation doit recevoir une orientation cosmopolitique  ». Cette exigence reste d’actualité.

Le lien de la laïcité aux concepts directeurs de la philosophie des Lumières est frappant. Il nous offre un moyen simple de dessiner idéalement sa structure d’ensemble sur le plan moral, politique mais aussi anthropologique ou cosmopolitique. La laïcité est à la fois l’affirmation de la valeur de la conscience personnelle, la volonté d’instaurer un régime politique permettant à tous les citoyens l’exercice d’une égale citoyenneté, et la visée enfin, la position, par l’édification du savoir scientifique et la création d’institutions internationales, par-delà la diversité de cultures et des croyances, d’un universel théorique et pratique.

Le président de la République a eu raison de déclarer que « les religions n’ont pas leur place à l’école ». Elles n’y ont pas leur place en tant que confessions, obligations rituelles, prétention à fonder l’ordre absolu du monde et les normes intangibles des liens sociaux, expériences spirituelles enfin et personnelles. Elles y ont toute leur place en tant qu’objet d’étude et d’analyse. En tant que réalités sociales, elles sont incontournables mais elles occupent également une place éminente en tant que systèmes symboliques, ensemble de récits, formes subjectives d’expériences du monde. Elles s’y présentent alors dans leur pluralité et dans l’épaisseur historique de l’histoire des sociétés.

Nous venons d’évoquer la mémoire des conflits qui ont marqué l’instauration de la laïcité. Les instruments qui ont permis de les dépasser constituent notre patrimoine. Ce sont des moments de notre histoire, comme la proclamation de l’Edit de Nantes ou de la loi du 9 décembre 1905, des textes fondateurs, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, mais également des écrits tels les Essais de Montaigne, le Tartuffe de Molière, le Discours de la méthode, les multiples Traités sur la Tolérance, la Légende des siècles et de tant d’autres livres. Ils nous rappellent que la laïcité en acte est tissée d’œuvres de l’esprit qui frappent par leur intelligence et leur ampleur morale.

Ainsi Descartes disait des « mathématiques qu’elles habitueraient son esprit à se repaître de vérités et à ne point se contenter de fausses raisons. » Pour apprendre à « distinguer les savoirs des croyances et des opinions », il n’y a pas d’autre méthode que la pratique d’une discipline de pensée. Qu’il s’agisse de raisonner par définitions, théorèmes et démonstrations ; par hypothèses et vérifications ; par conjectures et réfutations ; enfin, par lecture, interprétation, communication et dialogue, la discipline, qui est l’objet de l’apprentissage scolaire, vaut autant que les contenus qu’elle transmet.

Certes « dans le principe, écrivait Durkheim, tout est religieux. Le phénomène religieux est le plus primitif de tous les phénomènes sociaux. C’est de la religion que sont sorties, par transformations successives, toutes les autres manifestations de la vie collective, droit, morale, art, science, formes politiques ». Mais les sciences en sont justement à présent sorties, comme le rappelle le mot de Laplace à Napoléon, qui, lui demandant quelle place avait Dieu dans la « mécanique céleste », lui répondit, détournant une formule de Newton, « je n’ai pas besoin de cette hypothèse ».

Mais peut-on étudier la philosophie sans étudier Platon ou Augustin ? L’Amérique sans Dieu ? L’Allemand sans Luther ? L’Histoire sans l’Islam ? La « sortie du religieux » suppose sa connaissance et sa reconnaissance. Régis Debray a eu raison de plaider pour la substitution d’une « laïcité d’indifférence à une laïcité d’intelligence ». Comment, sans connaissance approfondie de son objet, dissiper les idées simples et armer les esprits en toute connaissance de cause ? Toute connaissance approfondie d’un objet conduit à s’intéresser à la dimension religieuse qui l’habite, fût-ce à son insu. Car la laïcité, comme la notion d’Etat et de République, n’est pas dénuée de dimensions sacrées et, pas davantage, l’histoire de France dont Marc Bloch disait que, pour la comprendre, il fallait être également ému par le Sacre de Reims et par la Fête de la Fédération. Bergson, attentif à la présence de la fraternité au sein de notre devise, affirmait que « la démocratie est d’essence évangélique ».

Il y a certainement une espérance au cœur de la laïcité : celle de faire triompher l’universel et la communication sur la fermeture et la destruction. Cet horizon devient impératif alors que s’accélère le processus d’unification de la Terre et de l’humanité que l’on désigne sous le terme de « mondialisation ». Il nous place à la fois devant la pluralité de cultures – le possible conflit des civilisations – et la destruction rapide des traditions et des coutumes qui organisaient le monde d’hier et offraient aux individus un lien et un point d’ancrage. Il nous met au défi de prendre en charge collectivement des questions vitales par un réel trait d’union entre les populations. Il commande l’élaboration d’une cohésion au sein de sociétés complexes et multiculturelles, confrontées à des situations sociales d’une grande cruauté, et, dans de larges aires géographiques, parfois à une désintégration de leurs cadres et de leurs institutions.

« Entre la nation, si grande soit-elle, et l’humanité, pensait également Bergson, il y a toute la distance du fini à l’indéfini, du clos à l’ouvert ». Le défi d’avoir à maintenir ouvert l’horizon d’une communication entre les civilisations n’est pas moins élevé que celui d’intégrer au sein d’une communauté nationale, une diversité d’élèves. La question de l’accueil et de l’intégration sont deux faces d’une même difficulté qui doivent être posées en même temps. L’identité du sujet humain, en effet, n’est pas séparable de sa relation à l’altérité. Sa force tient à sa capacité à la supporter et à l’intégrer. La laïcité est donc bien un enjeu éducatif et moral. Aucun apprentissage n’est acquisition d’une capacité ou transmission d’un savoir, s’il n’est, en même temps, une rencontre. Celle-ci est formatrice si elle confronte, dans une situation dissymétrique, chacun des deux termes à une altération dont le résultat n’en est jamais garanti.

Dans un livre récent, intitulé Les plaisirs cachés de la vie, Théodore Zeldin se demande comment un incroyant peut comprendre un croyant ? Il conclut par ces mots qui nous tiendront lieu d’apologue final : « j’ai eu un jour une entrevue avec un éminent ayatollah iranien qui a passé une heure à vitupérer les crimes de l’Occident. Quand il a eu fini et que sa colère est retombée, il a souri, m’a pris par les épaules et m’a dit : « j’aimerais bien revenir vous voir »

  • Pourquoi ? ai-je demandé ?
  • Parce que vous m’avez écouté. »
Franck Lelièvre, inspecteur de philosophie, référent laïcité, académie de Rouen.